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Karim ou l’expérience du vécu

Publié le 12 janvier 2022

Usager puis bénévole du CAARUD [1] Espoir Goutte d’Or (Association Aurore), où il a cofondé le groupe de musique Les Bolchéviks Anonymes, Karim est désormais travailleur-pair au sein de la structure. Un poste basé sur l’expérience de vécu, et qui tord le cou aux idées reçues sur les usagers de drogue et leur réinsertion.

En 1995, alors que le crack est en passe de ringardiser l’héroïne, l’association Espoir Goutte d’Or (EGO), créée neuf ans plus tôt par des consommateur·rices et habitant·es du quartier, ouvre un second local dans le 18ème arrondissement. Soutenue par la mairie, la création de STEP est accompagnée par le lancement du premier programme français d’échange de seringues ouvert 7 jours sur 7. L’objectif : aider les usagers de drogue à réduire les risques liés à l’injection de produits psychoactifs. Insuffisant néanmoins pour que Karim, consommateur d’héroïne, passe la porte du 56 boulevard de la Chapelle. “ Aller chercher sa seringue, ses aiguilles et son matos dans un endroit, c’était pour moi compliqué, resitue-t-il aujourd’hui. J’étais toxicomane honteux, souvent solitaire donc pour moi c’était un peu trop faciliter ma dépendance. ” Pourtant, deux décennies plus tard, Karim est une figure bien connue du CAARUD EGO, où il a été usager, bénévole, puis salarié depuis janvier 2020. Toujours consommateur, il n’est en revanche plus solitaire ni marginalisé depuis qu’il a entamé un travail de reconstruction et de remboursement. Inspirant à bien des égards, son parcours et celui des autres travailleurs-pairs ont même donné des idées à d’autres usagers du quartier.

Parents yéyés, presse engagée et darboukas cachées

Né en France de parents algériens, Karim a commencé à grandir à Alger, avant que sa mère et lui rallient l’Hexagone au début des années 70. Direction le fin fond de la Côte d’Or, ses hameaux dégarnis, sa moyenne d’âge élevée et son accent à couper au couteau. Puis Dijon, où Karim et sa mère vivent en colocation avec des babas cools “ dans une ambiance soixante-huitarde ”. À 13 ans, quand le patriarche les rejoint en France, ils partent vivre à Paris. C’est là, aux côtés de Charlie Hebdo, ou Antirouille, que son esprit critique et son humour s’affinent C’est là aussi qu’il continue de se passionner pour la musique. “ Mes parents étaient des yéyés donc la musique, il y en avait partout dans la maison. Sauf qu’à un moment, ils ont planqué tous les instruments parce qu’il fallait que je bosse à l’école. Pareil chez ma grand-mère, où toutes les darboukas étaient cachées. ” Une ruse qui ne l’éloigne pas de la musique, et ne l’empêche pas de rêver à une carrière en studio et sur scène. “ J’ai voulu faire de la chanson : j’ai chanté. J’ai voulu être artiste : je l’ai été un peu. Mais à un moment, il faut travailler, ça ne vient pas comme ça ”.

Je ne savais pas shooter, j’avais des bleus un peu partout, je faisais un peu n’importe quoi. J’avais envie de mourir mais je laissais le hasard décider à ma place. Karim

Karim ne deviendra pas chanteur mais monteur dans l’industrie de la télévision, obtenant ainsi le statut d’intermittent du spectacle. C’est à cette époque que les premiers remous arrivent, et qu’il commence à s’évader de son quotidien grâce à l’héroïne, un opiacé puissant obtenu par synthèse à partir de la morphine. Si au départ il parvient à vivre normalement, son addiction prend peu à peu le dessus sur sa vie professionnelle et familiale. “ Ce qui m’a un peu amené à la toxicomanie, c’est le manque de courage de ne pas changer de travail et de vie, analyse t-il aujourd’hui. Ça peut mener à la désespérance car tu te punis toi, mais aussi les gens qui t’aiment. ” Marié et père de famille, Karim se retrouve alors à vivre dans les rues du 18ème arrondissement et fait l’impasse sur ses droits sociaux afin d’éviter d’entretenir sa dépendance à l’héro. Mais cette dernière est plus forte, et seul, Karim plonge totalement, multipliant les risques pour sa santé physique et mentale : “ Je ne savais pas shooter, j’avais des bleus un peu partout, je faisais un peu n’importe quoi. J’avais envie de mourir mais je laissais le hasard décider à ma place. ”

Ce n’est qu’au fur et à mesure des déclics, des prises de conscience et des mains tendues que Karim va quitter son costume de toxicomane. “Quand tu as plus confiance en ton dealer qu’en un membre de ta famille, tu te dis : soit j’ai le courage de me soigner, soit à un moment ça doit s’arrêter. ” Du courage, à l’époque, il en faut pour se sevrer, car les traitements de substitution n’existent pas encore et les hébergements en post-cure ne durent que six mois. Peu importe, Karim se met à jour administrativement, et multiplie en parallèle les séjours dans des structures d’accompagnement pour les usagers de drogue. “ Pour une fois, je peux dire que je me suis pas trop mal débrouillé. J’ai eu un logement grâce à deux personnes qui m’ont récupéré après mon dernier appartement thérapeutique alors que je me voyais repartir dans la rue...Je leur dois une gratitude éternelle. ”

Bienvenue aux Bolchéviks Anonymes

En parallèle de cette reconstruction qui s’avérera salutaire, Karim commence à fréquenter le CAARUD EGO. D’abord en tant qu’usager au début des années 2000, période à laquelle il se rend dans les deux lieux historiques de l’association : le centre d’accueil rue Saint-Luc et celui de mise à disposition de matériel boulevard de la Chapelle. Deux lieux où il rencontre des usagers de drogue vivant dans la précarité et d’autres insérés socialement. Parmi eux, de multiples nationalités, mais aussi de nombreux musiciens. “ Dans toutes les structures où je suis allé il n’y avait pas d’activités, regrette Karim. Les usagers étaient plus ou moins condamnés à faire des démarches administratives longues et chiantes. C’est très sérieux, il faut le faire, mais ce sont des choses qui te ramènent à ta réalité, et à la salle d’attente. En fait, il n’y avait rien à côté pour donner un sentiment de plaisir. ” Alors en 2003, Karim et des usagers insistent pour créer un atelier musique au sein du CAARUD. Demande acceptée qui donnera naissance aux Bolchéviks Anonymes. Un groupe de musique réunissant plusieurs usagers qui enregistre une première maquette restée confidentielle. “ C’était un petit 4 pistes où il y avait une reprise de ’La fille du père Noël’ de Jacques Dutronc. On l’a enregistré à la Salle Saint Bruno, chez moi et au gymnase. C’était presque comme une superproduction américaine ”

Quand tu es avec les Bolchéviks Anonymes, tu n’es pas un toxicomane, tu es musicien. Tu vas chercher du boulot ? Tu es un demandeur d’emploi. Karim

Soutenus par EGO, les Bolchéviks sortiront leur premier album, Les Débuts, en 2006, puis le second, Transition, en 2019. Soit autant de reprises qui dessinent le multiculturalisme du groupe, où les nationalités et les influences sont multiples. Preuve en est, on peut y trouver du Piaf et du Gainsbourg, mais aussi les Doors, Kravitz, ou encore FFF et Keny Arkana. Une superproduction made in la Goutte d’Or qui écumera plusieurs scènes de la capitale. Mais le plus important est sans doute ailleurs. “ Quand tu essayes de sortir un toxicomane de son cercle vicieux, il faut aussi lui proposer une activité qui le divertisse, le stimule et lui donne envie de revenir. Et peut-être même lui permettre de voir sa personnalité d’une autre manière pour quitter ses habits de toxico , suggère Karim. Quand tu es avec les Bolchéviks Anonymes, tu n’es pas un toxicomane, tu es musicien. Tu vas chercher du boulot ? Tu es un demandeur d’emploi. ”

Le travailleur-pair, une espèce en voie d’expansion ?

Du boulot, Karim en retrouvera grâce au CAARUD EGO et à son implication en tant que bénévole dès 2016. “ Ça faisait longtemps qu’on réfléchissait à avoir des travailleurs-pairs car c’est un peu à la base d’EGO depuis sa création, explique Dorothée Pierard, directrice du CAARUD de la Goutte d’Or. Alors quand on a lancé le projet, ça nous a semblé complètement logique que Karim soit le premier travailleur-pair car il avait participé à des formations avec nous, et qu’il était déjà très impliqué. ” En janvier 2020, deux travailleurs-pairs - dont Karim - sont donc recrutés pour une période de six mois reconductibles. Leurs missions ? Les mêmes que celles des autres travailleurs sociaux de l’équipe : accueillir, accompagner et orienter les usagers. À la différence près qu’ils bénéficient d’un accompagnement spécialisé, puisque chez EGO les pairs-aidants ne sont pas abstinents. Un choix assumé qui renoue avec l’ADN d’EGO, et qui fait ses preuves sur le terrain comme en interne. “ Ça permet aux travailleurs-pairs de monter en compétences car ils bénéficient de formation et connaissent les dispositifs, constate Dorothée Pierard. À l’inverse, l’équipe profite de leur savoir expérientiel, se requestionne plus souvent et ça facilite forcément le lien avec certains usagers. ”

Mi-décembre, on a eu un groupe génial. J’ai même eu trop de personnes qu’on aimerait prendre en travailleurs-pairs et pas assez de contrats. Dorothée Pierard, directrice du CAARUD EGO.

Près de deux ans après le recrutement des premiers pairs-aidants, le bilan est donc plus que positif pour le CAARUD EGO, qui a fusionné avec l’association Aurore en 2012. Preuve en est avec Karim, qui a signé un CDI en février 2021. “ L’idée n’est pas de remplacer l’équipe par une équipe de travailleurs-pairs, mais que ce projet soit un tremplin professionnel. Ca peut être, par exemple, vers d’autres lieux d’accueil de personnes en situation de précarité ”, précise Dorothée Pierard. Si cette dernière confie que le CAARUD EGO doit encore travailler sur ce volet, elle et son équipe ont remis en place en 2021 une formation de santé communautaire à destination des personnes accueillies dans ses établissements. Depuis avril dernier, cette formation est désormais indispensable pour être recruté comme pair-aidant. Une prérogative qui n’a visiblement pas freiné les usagers. “ Mi-décembre, on a eu un groupe génial, j’ai même eu trop de personnes qu’on aimerait prendre en travailleurs-pairs et pas assez de contrats ”, explique Dorothée Pierard. Pourquoi cet intérêt ? Sans doute grâce au parcours de Karim et celui des autres travailleurs-pairs. “ Quand on a mis en place ce projet, de nombreux usagers sont venus nous dire : ‘C’est génial, moi aussi j’ai envie de le faire.’, rembobine Dorothée. Aujourd’hui, ils se disent que si Karim ou untel le fait, ils peuvent le faire aussi. ”

Article et illustrations : Maxime Renaudet.


[1Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues



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