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Portrait du mois : Mustapha Belhocine, écrire depuis les quartiers populaires

Publié le 18 avril 2023

Mustapha Belhocine est écrivain, sociologue de formation, professeur des écoles, musicien et bénévole engagé dans la Goutte d’Or. Il a été travailleur social au CAARUD Espoir Goutte d’Or (EGO) et a expérimenté toutes sortes d’emplois précaires. On a discuté de transmission par la culture orale et kabyle, du passage d’un quartier populaire aux bancs des facs prestigieuses, de l’évolution de la Goutte d’Or et du pouvoir d’agir.

Un enfant de Belleville et de la Goutte d’Or

Professeur aux multiples casquettes, Mustapha Belhocine a une inépuisable volonté d’agir auprès des habitant.e.s des quartiers populaires. Il naît en 1973 à Belleville, «  un quartier qui fait écho à celui la Goutte d’Or », dit-il. Il a connu ce quartier par le biais associatif, lors des matchs de foot entre les Enfants de la Goutte d’Or (EGDO) et Esperance Paris 19e - un club de foot local crée en 1974 sous le nom de l’Esperance Arabe, pour les fils d’immigré.e.s -. Il se souvient de ses escapades à Tati, au début des années 80. « Ma mère me trainais là-bas, on était encore dans le mythe du retour au pays. On distribuait des tickets de contremarques. » Son oncle tenait un café, rue de la Charbonnière. Il aimait y aller tout jeune, se faire bercer par des musiques traditionnelles algériennes : le chaâbi et plus tard par le raï.

Mustapha raconte que les cafés servaient alors de lieux de socialisation, mais aussi de transmission, notamment pour l’importante communauté algérienne installée sur le territoire après la Libération en 1944. Iels s’échangeaient «  les informations du pays à la France. Il y avait l’écrivain public et surtout des musiciens qui venaient jouer, des grands noms ». Ces lieux accueillaient de véritables réunions de villages : « il y avait une forme de transposition des comités de villages qu’il y avait en Algérie ici, à la Goutte d’Or  ».

La transmission par la culture orale et kabyle

C’est en grandissant dans cet univers multiculturel et populaire que Mustapha découvre un certain goût pour l’écriture et la politique. A partir d’un exercice de socioanalyse de Bourdieu, Mustapha cherche à déterminer les éléments de sa trajectoire biographique qui l’ont amené à écrire. Ses parents n’ont pas fait d’études. Mais des éléments l’y ont mené : notamment la culture orale transmise par sa famille. Sa mère déclamait des poèmes, « et même si mon père ne savait ni lire ni écrire, il ne loupait pas les infos à la télé, donc je regardais les infos. […] Il était dans la culture politique, il était syndiqué. Mon oncle aussi. »

« Il y a des choses qui font que je me suis intéressé à la culture et à l’art : le fait que je sois d’origine kabyle déjà. S‘exprimer dans cette langue est un acte politique. Quand tu es d’une culture minoritaire, par principe, même quand tu fais du folklore, c’est du militantisme. »

Vers 12-13 ans, il écrit des poèmes, du rap, en écoutant des groupes du 18e : Assassin, Scred Connexion... Il commence à percevoir que tout le monde n’a pas la même place dans la société. « Fils d’immigrés et fils d’ouvrier  », il comprend l’importance des inégalités sociales au collège, quand il compare les enfants inscrits en allemand 1ère langue et celles et ceux qui sont inscrit.e.s en espagnol ou anglais 1ère langue. Plus tard, à l’université Paris 5 en sociologie, ces différences sont davantage perceptibles, quand le prof demande aux élèves qui reçoit une bourse et qu’ils ne sont « que deux ou trois à lever la main dans l’amphithéâtre  ».

Il a été sensibilisé très tôt à la sociologie. À travers son quotidien, mais aussi avec Bourdieu, qu’il a découvert avant même de l’étudier à l’université. Ce sociologue du XIXe s’est intéressé à l’histoire de l’Algérie, et a notamment réalisé des études ethnographiques kabyles. Au début de sa vingtaine, Mustapha est aussi engagé dans le milieu associatif de la culture berbère. En parallèle, il est entraîneur au club Espérance 19e et bénévole, notamment pour la Fête de la Goutte d’Or.

« Le but est de s’exprimer »

Après sa licence en sociologie, Mustapha abandonne ses études. Il a des problèmes financiers et doit reprendre des emplois précaires, pendant près de 5 ans : manutentionnaire, homme de ménage à Disneyland, "gestionnaire de flux" chez Pôle Emploi… Il éprouve un « un sentiment d’échec ». Continuer à écrire représente alors pour lui une sorte de « revanche sociale », une manière de se distinguer des autres. « Il y a eu toute cette phase importante où j’étais dans une situation… pour le coup vraiment précaire. Et l’écriture m’a aidé. » Il s’inspire des écrivains états-uniens Charles Bukowski et John Fante : ils osent porter leur voix de précaires et décrire ce qu’on ne veut pas voir. Mustapha s’y reconnait, et se donne « de la force pour supporter les boulots difficiles  » en « avalant » ces livres.

« Faire » lui a permis de croire en la légitimé de sa voix et en l’intérêt de ses expériences. Parfois, le futur auteur écrivait sur des coins de table, ou sur des sacs à vomi, lorsqu’il travaillait dans les aéroports et nettoyait les avions. Les mots sortaient « dès que je vivais une situation ubuesque ou un conflit social. Fallait que ça sorte brut […] Le but est de s’exprimer ».

« C’est ça que j’aime à la Goutte d’Or : c’est à la fois dans le cadre et hors cadre »

Dans les années 2010, il s’implique à Espoir Goutte d’Or (EGO), en tant que travailleur social. Un travail qu’il dit avoir toujours fait, de manière inconsciente. En effet, comme beaucoup d’enfants d’immigré.e.s, il remplissait les papiers administratifs pour ses parents. Mustapha s’implique alors dans le comité de rédaction de la revue de l’association, Alter EGO, mais aussi avec le groupe de musique des Bolchéviks Anonymes.

Mustapha se rappelle d’une sortie à la mer avec EGO. Les usager.e.s demandaient à la faire depuis longtemps, mais elle était trop compliquée à organiser. Puis un beau jour, il se gare devant la structure avec son camion, son bermuda et son yukulélé et dit « Moi je pars à la plage, qui me suit ? ». C’est comme ça qu’iels ont réussi à réunir une dizaine de personnes pour le voyage. « C’est-à-dire, tu ne laisses pas le choix. Faire ! Et ne pas te poser de questions. Alors bien sûr, il faut faire ça dans un cadre, avec les assurances, etc. […] C’est ça que j’aime dans la Goutte d’Or : c’est à la fois dans le cadre et hors-cadre. Et toujours dans un objectif de solidarité, de bien commun.  »

Un chômeur diplômé

Quand il reprend les études en Master à l’Ecole des Hautes Etudes de Sciences Sociales (EHESS), il enlève son bleu de travail dans la voiture avant les cours. En 2012, il sort de diplômé de l’EHESS, avec mention. Il devient alors « un chômeur diplômé », et continue à vivre d’emplois précaires, notamment en tant que professeur contractuel pendant 4 ans. Toutes ses expériences dans le monde du travail, il les note dans son petit carnet Moleskine qu’il a toujours à la main.

En faisant les bonnes rencontres et dans cet état d’esprit de « faire », il a pu publier ses écrits, notamment pour Le Monde Diplomatique ou des revues comme Savoir Agir. En 2016, il publie aux éditions Agone son premier livre « Précaire ! », qui rassemble des nouvelles autobiographiques sur son quotidien de chômeur diplômé. Pour le jeune auteur, la précarité est toujours abordée sous son aspect financier, pas dans son quotidien concret « quand il te reste plus que 3 euros sur ton compte… Quand t’as galéré à aller chez un pote à l’autre bout du monde pour imprimer ton CV et que t’as fait une coquille…  ». C’est la « précarité vue par le précaire  », avec une touche d’humour provenant « des situations qu’on vit, qui sont parfois surréalistes. »

Que sont devenu.e.s celles et ceux qui ont dû quitter les quartiers populaires ?

Mustapha a également documenté les questions de précarité à travers un premier court métrage, « Damnés », en 2019, « où tu suis les déambulations de maraude urbaine » et prépare un documentaire sur l’effacement des valeurs personnelles dans le travail. Aujourd’hui, Mustapha est professeur contractuel, sa situation est un peu moins précaire. Pendant son temps libre, il continue de proposer des activités pour les habitant.e.s du quartier : des ateliers culinaires avec la Table Ouverte, des concerts… Il a joué à l’EHPAD Oasis, ou encore en décembre dernier à la Table Ouverte, lors d’un évènement organisé dans le cadre de la Journée Internationale du Handicap.

Ce qui l’intéresse dans ce quartier, c’est aussi la mémoire. Mustapha insiste sur l’importance de mieux comprendre les populations qui ont quitté le territoire, «  comment ces personnes-là ont ressenti le fait de quitter un quartier où elles ont vécu  ». «  Certains cafés ont été tenus par des familles de classes ouvrières… que sont-elles devenues ? Elles sont parties où ? Ce sont des cercles concentriques, qui vont en banlieue, de plus en plus loin. Et les quartiers populaires disparaissent. »

Pour répondre à ces questions, il préconise de « donner la parole aux anciens qui sont encore vivants  ». Il faut qu’ils puissent transmettre la mémoire du quartier à travers la mise à disposition des archives du quartier. C’est d’ailleurs un des projets que Mustapha cherche à développer avec le Budget Participatif Parisien (BPP), accompagné par la Salle Saint Bruno, qui conserve déjà plus de 1000 documents d’archives. Une sorte de bibliothèque éphémère qui témoignerait des évolutions du quartier. «  Il faudrait la confronter au regard des nouveaux arrivants [qui] fantasment et s’imaginent des choses sur ce territoire. Il faut transmettre le patrimoine, l’histoire de la musique, des combats ouvriers, de la guerre d’Algérie… On est le fruit de cette histoire. »

DAMNE_Mustapha_Belhocine_VO_ST_ENG from Soufiane Adel on Vimeo.

Propos recueillis par Cindy Viallon



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