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Vos gueules les arbres

Chaque mois, Goutte d’Or & Vous sélectionne un article du journal de quartier le 18e du mois et le partage avec vous. Dans le numéro de mars 2017, Daniel Conrod s’insurge contre les "politiques, technocrates, réglementateurs, administrateurs et bétonneurs de tout poil", à l’origine du déménagement du jardin de la Goutte Verte, à l’angle Cavé-Stephenson, qui attend aujourd’hui, sur le terrain de sport, un nouveau refuge.

Vos gueules les arbres !

La mort d’un jardin, quels qu’en soient le statut, la raison, la taille, les essences ou l’ancienneté ne doit pas nous laisser de marbre. COP21 ou pas, elle est un événement de première importance que rien ne devrait nous empêcher de penser, fût-ce avec un peu de mauvaise foi. Soit une minuscule parcelle de 611 m2 sise à l’angle des rues Cavé et Stephenson.
Rien de plus qu’un confetti de l’empire. Rien à voir avec de vastes ensembles urbains tels que Ordener-Poissonniers, Chapelle International, gare des Mines-Fillettes, secteur Dubois-Porte de La Chapelle, Chapelle Charbon, Hébert, tous faisant l’objet de programmes urbanistiques ambitieux, voire démesurément ambitieux.

Paravent des mots

Alors pourquoi, demandera-t-on, s’intéresser à cette misérable dent creuse située aux lisières de la Goutte d’Or ? Parce que justement, elle est un minuscule objet et que regarder le réel à travers le devenir d’un objet apparemment insignifiant nous rend ce réel plus tangible. On y voit mieux, s’agissant par exemple d’aménagement urbain et de programmes immobiliers, ce que sont concrètement les grandes décisions politiques, ce qu’elles font de notre environnement au sens large du terme, ce qu’elles font de nous, ce qu’elles disent de ceux qui les prennent. On y voit mieux le monde tel que ceux-ci le projettent derrière le paravent des mots.
La parcelle en question était encore tout récemment un jardin partagé placé sous la responsabilité de l’association La Goutte Verte par convention d’occupation précaire avec la société d’économie mixte de la Ville de Paris (Semavip). Entre démolition d’un îlot insalubre et construction de nouveaux immeubles d’habitation, ce dispositif d’occupation précaire est devenu courant. De ce strict point de vue, rien à dire. Formellement, tout est raccord.

Obsession bétonnière

Il n’empêche que, passant une fois, deux fois, trois fois et plus devant la parcelle que fouillent maintenant les engins de chantier, avant de la bétonner, quelque chose en soi se refuse à l’évidence. Quelque chose qui va bien au-delà du simple regret. Il y a eu à cet endroit, encore tout récemment, un jardin de ville de taille moyenne, non dénué de charme, quelque chose comme un accident urbain tant la présence réelle et le rassemblement de végétaux réels autour de nous sont devenus résiduels, un espace incongru, relativement modulable, un lieu tiers, propre au partage de la parole et au travail des mains, une boîte à outils polyvalente mise à la disposition des habitants d’un quartier.
Voilà donc une fois encore ce qu’il nous faudrait avaler, oublier, effacer de notre mémoire sensible, refouler, obturer, sacrifier sur l’autel du logement notamment social dont la cause est devenue indiscutable parce qu’elle est aussi de gauche, la cause des jardins et celle des végétaux n’étant, elles, que des variables d’ajustement et des éléments de langage. On aimerait savoir ce qu’il y a dans la tête de ceux qui en décident, les traquer jusque dans leur mental, politiques, technocrates, réglementateurs, administrateurs et bétonneurs de tout poil, comprendre ce qu’ils se cachent à eux-mêmes, ce refoulement terrifiant, pour haïr à ce point le vert et le bleu, se soumettre à des points de vue transformés en dogmes, s’abriter derrière eux, vouloir le vivant qui tremble là où ils l’ont décidé et le béton partout ailleurs.
Les mêmes défendaient il y a peu, et avec une ferveur glaciale, l’éradication du Bois-Dormoy. Sont-ce là fureur de bâtir, obsession bétonnière, arrogance de grands et petits maîtres, peur panique du moindre vide, de la plus petite vacance, de tout en­tre-deux pouvant échapper à leur maîtrise, de tout mode d’occupation du sol non calibré, non millimétré, non réduit à l’état de statistique, non sécurisé, non contrôlé, non surdensifié ?
À l’angle Cavé-Stephenson se trouvait un jardin.

Daniel Conrod.

Le 18e du mois est en vente au prix de 2,50€. Les points de vente à la Goutte d’Or :

Kiosque métro Château-Rouge
Kiosque métro Barbès-Rochechouart
Cave à vins Don Doudine 16, rue Myrha
L’Atelier floral 74, rue Doudeauville
Coco Bohême 22, rue de Jessaint
Brasserie de la Goutte d’Or 28-30 rue de la Goutte d’Or
Point presse rue de Dunkerque (10e)



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